Malgré le fait que les fabricants de lentilles cornéennes perfectionnent continuellement les matériaux à la base de leurs lentilles, il n’en reste pas moins qu’une fois en place sur l’œil, celles-ci perturbent de façon plus ou moins marquée l’équilibre biologique présent entre la surface oculaire et les larmes. Il peut donc en résulter une accumulation significative de dépôts qui pourront prendre la forme de protéines, lipides, de minéraux ou de microorganismes potentiellement pathogènes.
Bien qu’une fréquence élevée de remplacement des lentilles ait résolu la majeure partie des problèmes associés aux dépôts, le professionnel de l’optique est encore aujourd’hui appelé à diagnostiquer divers problèmes reliés directement à l’accumulation de ces dépôts, plus particulièrement de protéines ou de lipides. La présence de tels corps étrangers à la surface de la lentille peut être causée par de multiples facteurs comme une mauvaise qualité de larmes, un entretien déficient ou par le choix du matériau à la base de la lentille ou de la solution d’entretien. Par exemple, les lentilles rigides et semi-rigides sont habituellement moins sujettes à des dépôts persistants puisque étant peu poreuses, elles ne permettent pas l’introduction des dépôts à l’intérieur de la matrice. Dans le cas des lentilles souples, celles présentant les plus hautes teneurs en eau et qui sont de type ionique ont tendance à se détériorer plus rapidement.
On classifie habituellement les dépôts en trois groupes : les dépôts organiques (protéines et lipides), les dépôts inorganiques (sels de calcium et métaux) et les microorganismes. Ces derniers seront détaillés dans le prochain article.
Protéines
Les protéines du milieu lacrymal représentent la principale source de dépôts des lentilles cornéennes. Ceux-ci consistent le plus souvent en une accumulation de mucoprotéines, d’albumine et de lysozyme. Les dépôts de protéines ne se forment qu’à la surface des lentilles puisqu’elles possèdent des structures trop volumineuses pour pouvoir pénétrer à l’intérieur de la matrice. Toutefois, elles restent difficiles à observer à l'œil nu. Si l’accumulation est importante, on pourra remarquer à l'occasion la formation d’un film transparent ou blanchâtre rendant la lentille moins lisse au toucher. Au microscope, on peut voir que plus les dépôts sont vieux, plus ils ont tendance à être granuleux.
La plupart des lentilles peuvent présenter des dépôts de protéines, quoique le phénomène est plus souvent observé dans le cas des lentilles souples de type HEMA et ioniques. La présence d’une charge globale négative sur ces lentilles sera responsable d’une forte attraction sur le lysozyme, une protéine positive des larmes. L’accumulation de protéines occasionne une réduction de l'absorption d'eau et de la mouillabilité de la lentille et ainsi une perte de souplesse. Il en résulte une diminution de la durée de port des lentilles et de l'acuité visuelle. Dans les cas particulièrement graves, on peut observer une hyperhémie et une conjonctivite puisque la présence de protéines permet la prolifération bactérienne à la surface des lentilles affectées. Au niveau du traitement, la plupart des cas peuvent être résolus à l'aide d'un nettoyeur et d’une action mécanique de frottement. Les dépôts persistants peuvent être enlevés à l'aide d'un nettoyeur enzymatique déprotéinant.
Lipides
Les lipides accumulés à la surface de la lentille se comportent tout comme des graisses ou des huiles, donnant lieu à une mauvaise mouillabilité. On remarque, à la suite de l'analyse au microscope, que les lipides s'accumulent à des endroits bien localisés. Ils peuvent aussi former des gouttes ou des couches huileuses très minces, le plus souvent transparentes. Il est possible que les mains mal nettoyées ou enduites de crème depuis peu laissent un film gras sur la lentille. Certaines composantes des produits cosmétiques peuvent également causer ces dépôts.
Les dépôts lipidiques peuvent être enlevés facilement à l'aide d'un nettoyeur ou, dans le cas des dépôts persistants, d'une lipase. Ceci devrait accroître la mouillabilité des lentilles bien qu'il puisse être nécessaire de les remplacer dans les cas extrêmes.
Sels de calcium
Les deux principaux types de dépôts de sels de calcium retrouvés sur les lentilles cornéennes sont le phosphate de calcium et le carbonate de calcium. Ces dépôts peuvent être très dommageables car ils peuvent pénétrer et abîmer définitivement la surface de la lentille.
Il existe diverses sources à la base des dépôts de sels de calcium : une forte concentration en ions Ca2+ dans les larmes, un mauvais clignement, l’utilisation d’eau de robinet pour rincer les lentilles ou même la prise de certains médicaments comme les contraceptifs oraux. On peut parfois les éliminer par la désinfection thermique (ils sont plus solubles à chaud), en utilisant un nettoyeur s’ils ne sont pas trop vieux et s’ils n’ont pas pénétré la surface de la lentille. Dans ce dernier cas, on doit impérativement remplacer la lentille car même une fois les dépôts éliminés, la surface demeurera inégale et bombée par endroits.
On reconnaît les dépôts de phosphate de calcium par l’apparition de taches d’un blanc laiteux pouvant être localisées ou recouvrir la totalité de la lentille. Au microscope, les particules de phosphate de calcium apparaissent sous forme de petits points dont le diamètre approximatif est de l’ordre du micron (10-3 mm).
Pour sa part, le carbonate de calcium est perceptible par l'apparition d'un voile blanchâtre diffus à contour flou. Au microscope, les cristaux apparaissent comme des excroissances sous forme d'aiguilles et d'étoiles ressemblant à des flocons de neige. Les dépôts de ce genre peuvent difficilement être retirés de la matrice de la lentille car les cristaux de carbonate de calcium peuvent abîmer le matériau en le pénétrant. La surface devient alors rugueuse et on suggère alors le remplacement des lentilles.
Métaux
On peut parfois observer des taches brunes, oranges ou noirâtres à la surface des lentilles cornéennes. Celles-ci sont souvent associées à la présence de métaux sous différentes formes : poussières métalliques provenant de la pollution atmosphérique ou d’un milieu de travail industriel, défauts de fabrication des lentilles, résidus provenant de solutions d’entretien.
Les dépôts métalliques ferreux peuvent s’accumuler dans la matrice de lentilles cornéennes, le plus souvent dans celles des lentilles souples car leur surface est plus poreuse que la matrice des lentilles rigides et semi-rigides. En s’oxydant, ces dépôts prennent une teinte orangée ou brunâtre plus ou moins foncée. Leur insertion dans la matrice provoque des saillies à la surface des lentilles. Ces dernières ne sont alors plus récupérables et doivent être remplacées.
1Martin Dion enseigne la chimie au collège Édouard-Montpetit depuis 1989 et a participé à l'élaboration du nouveau programme de Techniques d'orthèses visuelles en 1996. Il est coauteur de manuels de chimie générale et de chimie des solutions destinés aux élèves de l'enseignement collégial. Il a aussi donné des conférences et rédigé de nombreux articles sur les techniques de fabrication des lunettes.