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Mai • Juin 2009

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ENTREVUE EXCLUSIVE AVEC BERNARD MAITENAZ, L'INVENTEUR DES VERRES PROGRESSIFS VARILUX
Par Isabelle Boin-Serveau

 

Bernard MaitenazComme dans tous les contes de fée, l’histoire commence toujours par : Il était une fois… en 1959, un jeune homme curieux et persévérant qui voulait changer les choses. Ce jeune homme, aujourd’hui octogénaire, occupe désormais sa place dans l’histoire de l’humanité au chapitre des inventeurs qui ont transformé le quotidien des humains.

Car, il y a désormais un avant et un après Varilux. Avant, les presbytes du monde entier jonglaient sans plaisir avec deux paires de lunettes. Une pour voir de près et une autre pour voir de loin. La vision intermédiaire faisant partie des grandes absentes… Certes, les doubles ou triples foyers existaient, scindant le champ de vision en autant d’étages successifs. Après, les quadragénaires atteints du vieillissement inévitable de leur cristallin ont pu bénéficier de ce verre progressif pour voir enfin la vie à pleine vision.

Grâce à la tenacité de cet ingénieur français, diplômé des Arts et Métiers et de l'Institut Supérieur d'Optique, des millions de presbytes à travers le monde ont la chance de recouvrer l’acuité visuelle de leur jeunesse… Bernard Maitenaz a pu développer les verres progressifs au sein de la société Essel, laquelle, en fusionnant avec Silor, est devenue le géant mondial Essilor. En l’espace d’un demi-siècle, les Varilux ont évolué au rythme de multiples innovations visant à améliorer le confort des porteurs.

En 2009, Essilor fête les 50 ans de cette invention et, du même coup, célèbre le « père » de Varilux en organisant des galas de présentation à travers le Canada. C’est à Québec, au Château Frontenac, que Bernard Maitenaz s’est prêté avec gentillesse et intérêt à cette entrevue. Je voudrais souligner l’extraordinaire vitalité dont fait preuve Bernard Maitenaz du haut de ses 83 ans… Dans ses yeux brille toujours la flamme de celui qui veut comprendre et qui s’émerveille encore devant toutes les prouesses de l’innovation.

Pensez-vous que l’on naît inventeur ou qu’on le devient?

Je ne pense pas que l’on naisse inventeur, mais par contre, je crois que l’on doit naître curieux. C’est probablement au croisement de l’observation et de la réflexion, au croisement des idées que des étincelles se produisent sans que rien ne soit vraiment programmé. Cependant, incontestablement, si je n’avais pas été formé en optique et en mécanique, je n’aurais pas eu l’idée de me lancer dans cette aventure.

On ne se rend pas compte de la qualité et de la complexité de l’œil humain qui permet d’apprécier, avec finesse et en trois dimensions, une couleur, une lumière, une obscurité. De plus, ces propriétés remarquables bénéficient d’une accomodation naturelle! Or, lorsque cette accomodation vieillit, on n’avait pas d’autre solution que de mettre l’œil en prison derrière une petite fenêtre. C’est cela qui m’avait heurté! Je trouvais que les doubles foyers étaient quelque chose d’aberrant…

Pour remettre en cause ce qui prévalait à l’époque, il fallait faire intervenir les deux cultures [de l’optique et de la mécanique]. Il fallait trouver une surface, l’imaginer et la calculer. Nous étions à l’époque du verre minéral qui est un matériau difficile à polir et à travailler. S’attaquer à ce problème revenait à relever un défi intellectuel mais aussi un défi de réalisation technique.

Je crois donc que j’ai eu la chance de bénéficier de ces deux formations et de devenir en quelque sorte une équipe à moi tout seul. Quand le mécanicien disait à l’opticien d’essayer quelque chose, la réponse était immédiate!

Votre parcours d’inventeur a été semé d’embûches. Avez-vous pensé, ne serait-ce qu’un seul instant, que votre projet n’aboutirait pas?

J’ai appris bien plus tard après avoir commencé mes expériences sur le concept d’un verre progressif que d’autres chercheurs avaient aussi tenté de trouver une solution. J’ai eu la chance de ne pas le savoir… En fait, j’étais isolé comme dans une partie d’échecs et je n’avais qu’un seul but : faire aboutir mon projet malgré des hauts et des bas…

En réalité, ce n’est que la troisième tentative qui a été la bonne. Mes deux premiers « échecs » ont été déterminants et finalement positifs dans la mesure où ils m’ont permis de changer mon approche pour maîtriser la géométrie des zones latérales en adoptant le principe du « point par point »… En fait, c’est comme un sculpteur qui tente de reproduire une partie du corps humain. Il n’existe pas d’équations pour l’aider dans sa démarche, il doit tout simplement procéder au burin point par point. J’ai donc positionné sur la surface du verre des points distants d’un millimètre. À partir de ce moment-là, il n’y avait plus de limites!

Vous avez entouré votre invention du plus grand secret. Avez-vous craint d’être copié?

J’ai toujours été obsédé par le secret. Et même encore aujourd’hui, je suis un peu contre les divulgations d’informations internes de la Société Essilor… Je crois que la vie économique est une sorte de guerre où on ne se fait pas de cadeaux. Plus tôt on connaît certaines données, plus tôt on peut démarrer et contourner les obstacles. En fait, je suis par tempérament très secret… j’encodais tous mes papiers et je changeais aussi les codes des feuilles perforées qui étaient utilisées pour les calculs. J’étais convaincu que c’était ce qu’il fallait faire pour préserver mon avance dans mes recherches.

Qu’est-ce qui vous a été le plus utile dans la poursuite de vos recherches ?

C’est la pugnacité. Le fait de vouloir y arriver. Alors, bien sûr, c’est aussi la patience, le travail et la passion. Et se dire que lorsqu’on dépose un brevet, c’est que l’on estime avoir trouvé quelque chose qui est mieux que ce qui existe, donc, quelque part il y a une sorte de prétention… J’étais donc un peu prétentieux, puisque je pensais que j’arriverais à faire ce que d’autres n’avaient pas réussi! Mais un jour ou l’autre quelqu’un aurait créé des verres progressifs… si cela s’était  passé au Japon ou aux États-Unis, l’histoire ne serait pas la même!

Il est certain que le soutien de mon père a été crucial. Mais à un niveau différent, l’encouragement, que j’ai reçu des premiers opticiens qui ont adopté les Varilux, a été très important. Il faut aussi spécifier que la structure de la Société des Lunetiers (qui deviendra Essel, puis Essilor) a été un facteur déterminant. Le modèle d’Essilor est encore unique. Il existe dans cette société un échange, une communication et une complicité qui fait que les rangs hiérarchiques sont gommés.

Comment expliquez-vous la résistance des professionnels de l’optique dès l’apparition de vos premiers verres progressifs sur le marché ?

En 1959, nous avons présenté sur le marché un produit qui ne correspondait à aucune demande, qui avait encore des aberrations et qui, en plus, ne présentait que des additions de 1,50, lesquelles n’étaient même pas prescrites! En fait, tout était réuni pour que le produit ne fonctionne pas !

Il faut dire également que personne ne se plaignait des doubles foyers que les professionnels vendaient sans problème et avec facilité. Avec Varilux, on leur proposait un produit plus cher et donc plus difficile à vendre. Et il fallait qu’ils se cassent la tête à mesurer l’écart pupillaire, la hauteur de montage, etc. De plus, si le client n’était pas satisfait, ils devaient procéder à des échanges…

Heureusement, certains ont cru à ce nouveau produit et ont réussi, nous permettant de démontrer aux autres que les verres progressifs étaient valables si on s’en donnait la peine. C’est vrai que nous avons dû organiser de très nombreuses réunions d’information et de formation à travers la France. Comme je dis souvent dans mes conférences : il y a loin de l’idée au produit, mais il y a aussi loin du produit au marché.

De 1980 à 1991, vous avez été nommé président-directeur général d’Essilor. En quoi vos qualités d’inventeur vous ont aidées dans cette fonction?

Dans le cadre de mon invention, j’étais aussi impliqué au surfaçage et aux produits de la Société, ce qui me permettait de connaître les différentes usines et donc la structure même de la compagnie. Il y avait un certain nombre de volets que je connaissais mal ou peu. Mais je dois reconnaître que mes qualités d’inventeur ont été davantage un problème qu’une aide.

Sur la passerelle de commandement, il fallait que je sois reconnu par les membres de la branche commerciale. J’ai dû me former dans le domaine de la gestion et m’affirmer en tant que gestionnaire. Finalement, j’ai donc eu à faire des efforts pour perdre l’uniforme de l’inventeur! Cependant, cette expérience a été des plus enrichissantes.

Comment voyez-vous l’avenir des verres progressifs?

Je suis très admiratif par ce qu’apportent et vont apporter les jeunes générations. Je pense que nous n’avons pas fini d’être surpris, parce que les jeunes se prennent au jeu et possédent des moyens décuplés par rapport à ceux de mon époque. Les avenues futures sont très prometteuses grâce notamment aux composants ultra rapides et miniaturisés qui pourraient s’assembler pour produire des choses encore insoupçonnées.

Je ne suis pourtant pas envieux parce que je crois qu’il est intéressant d’apporter sa contribution dans le contexte où l’on évolue. Par exemple, j’ai énormément d’admiration pour toutes les recherches que développent Jocelyn Faubert [Directeur de recherche du Laboratoire de psychophysique et perception visuelle situé à l'École d'optométrie de l'Université de Montréal]. Notre œil voit tellement de choses et nous n’en retenons encore finalement que si peu!

Enfin, est-ce que le mot retraite a un sens pour vous?

J’ai l’habitude de dire en boutade que cela fait 64 ans que je suis rentré dans la Société et que j’ai du mal à en sortir. [Bernard Maitenaz est président d’honneur d’Essilor]. Ma chance a été d’inventer Varilux et d’être encore là 50 ans après pour constater la réussite d’Essilor sur l’échiquier mondial. C’est alors que l’on prend conscience des rouages qui font une entreprise gagnante dont le succès repose sur la qualité de ses membres. Je suis très admiratif vis-à-vis des nouvelles générations qui vont pouvoir œuvrer dans un créneau très porteur. Nous avons la satisfaction de travailler pour apporter le confort visuel… C’est une chance incroyable!

Pour revenir à votre question sur la retraite, j’ai beaucoup de peine à concevoir que certains de mes amis se lèvent le matin en s’interrogeant sur ce qu’ils vont bien pouvoir faire dans la journée. Moi, cela ne m’est jamais arrivé parce que j’ai beaucoup d’occasions pour m’informer, suivre des études, communiquer grâce aux mails... A priori, la retraite signifie ne plus avoir rien à faire ou plutôt ne plus avoir d’obligations. Moi, je crois qu’il faut être occupé et que c’est un moyen de bien vieillir. Et je me régale… parce que la vie est tellement passionnante!