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Mai • Juin 2009

 

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L'OPTIQUE AU SERVICE DES ENFANTS
Par Isabelle Boin-Serveau

 

La RevueChaque année, plus de 364 000 enfants voient le jour sur le territoire canadien. On estime que 20 % d’entre eux auront besoin d’une correction visuelle, soit (quand même!) quelque 72 000 individus. Pour une majorité des opticiens, cette clientèle s’avère un marché microscopique, quand il n’est pas tout simplement inexistant. Pour d’autres, les enfants représentent un créneau à part entière pour lequel ils sont prêts à consacrer les efforts nécessaires. Eh non, servir des enfants n’est pas une tâche ordinaire ou facile et exige sans doute de la part des opticiens des qualités bien particulières.

Des professionnels convaincus

Un rapide sondage auprès des professionnels de la vue nous a appris que leur priorité était très rarement tournée vers l’équipement optique des enfants. Karl Brousseau, optométriste propriétaire-associé de la toute nouvelle succursale Luc Doyle Lunetterie à Ville Mont-Royal, va à contre-courant.

En effet, dans ce grand bureau très fonctionnel au design moderne et parmi les marques de lunettes pour adultes les  plus prestigieuses, Karl Brousseau a consacré un espace aux enfants avec quelques jouets pour distraire et amadouer les plus petits. En fait, il est même allé plus loin encore en mettant à la disposition de sa jeune clientèle les compétences et l’expérience de Nelly Hanna, optométriste spécialisée en pédiatrie.

Après une dizaine d’années passées à exercer au sein de l’Hôpital Sainte-Justine, Nelly Hanna n’a pas résisté à la proposition de Karl Brousseau de venir s’occuper des enfants dans son bureau. « J’avais besoin de relever de nouveaux défis, dit-elle, et je trouvais que c’était un bon endroit pour inciter les parents à faire des examens visuels préscolaires. Parce qu’un diagnostic précoce est un élément qui permet de corriger plus rapidement un problème éventuel. »

Karl Brousseau estime que les services optométriques en pédiatrie sont généralement insuffisants, peu connus et souvent sous-évalués. Il concède que même si son bureau possède quelque 200 montures pour enfants, des besoins spécifiques ne sont pas comblés par les distributeurs actuels : « J’ai pris des contacts avec des fabricants spécialistes en Europe pour voir si, dans le futur,  je ne pourrais pas importer des montures plus pointues pour des commandes spécifiques. » Il est conscient que ces montures ne seront pas là pour générer énormément de volume, « mais mon objectif est de me différencier et d’offrir le meilleur service », ajoute-t-il avec enthousiasme.

Pour Nelly Hanna, au-delà du dépistage et des traitements des troubles visuels chez les enfants, son rôle consiste « à rassurer les parents en leur expliquant les traitements. Une relation basée sur la confiance doit s’instaurer avec l’optométriste. » Elle conseille d’ailleurs aux opticiens d’être très avenants avec les parents « en les réconfortant encore une fois… » Nelly Hanna pense qu’un bureau d’optique doit avoir une bonne collection de montures « résistantes et pas trop chères » et surtout que « l’opticien doit être assez expérimenté pour effectuer rapidement les mesures… parce que parfois, les enfants sont impatients! »

À la Lunetterie du Centre oculaire de Ste-Foy, l’opticien Marc Gagné, qui cumule plus de quarante ans d’exercice, confesse que la clientèle des enfants « demande de l’expérience pour ajuster les montures et les rendre confortables ». Il dessert d’ailleurs fréquemment cette clientèle parce qu’il travaille, en outre, avec des spécialistes en soins pédiatriques du CHUL. L’opticien apprécie tout particulièrement de relever le défi qui « consiste d’abord à choisir une monture adaptée à la physionomie en tenant, entre autres, compte de la hauteur des sourcils ».

La relation qu’il entretient avec les parents est basée sur la notion de réconfort, car souvent ces derniers sont inquiets surtout lorsqu’il s’agit d’équiper de très jeunes enfants. Dans son bureau, Marc Gagné propose des « assurances maison et des garanties qui peuvent s’étendre jusqu’à 18 mois ». Les prix font aussi partie des préoccupations des parents qui doivent s’attendre à débourser entre 115 $ et 215 $ pour corriger la vue de leur progéniture.

Dans son petit bureau de Pointe-Claire, Alain Dubuc ajuste beaucoup de lunettes pour enfants « parce que je travaille en collaboration avec des ophtalmologistes pédiatriques, alors je dois avoir des montures pour les bébés à partir de deux mois. Des montures que j’achète en France ». En tant qu’opticien, Alain Dubuc se fait un devoir d’expliquer aux parents « qu’un enfant doit regarder à travers ses lunettes et non par-dessus! » et de les dissuader d’opter pour des montures peut-être à la mode mais « qui ne vont pas du tout à leurs enfants à cause de leur cartilage nasal qui n’est pas encore totalement formé. »

Selon Michèle Lussier, opticienne à St-Jean-sur-Richelieu, le peu de rentabilité que représente ce marché dans son bureau O’Vision n’a que peu d’importance : « Je n’ai jamais pensé à ça! Moi, j’aime beaucoup m’occuper des enfants et je trouve même que cette clientèle est plus facile à servir que les adultes… » Et si l’on considère les choses à plus long terme, les enfants d’aujourd’hui seront les clients de demain… Avec ses trente années d’expérience, Michèle Lussier a l’œil juste pour proposer des montures qui vont combler les jeunes porteurs : « Je suis toujours à leur écoute et je suis très patiente, mais ce que j’apprécie surtout c’est de pouvoir les aider! »

C’est aussi cette satisfaction très personnelle qu’éprouvent Mahasti et Charles Griguère, un couple d’opticiens français, qui officient à Chomedey-Laval. « Voir l’expression d’un enfant qui essaie sa nouvelle paire de lunettes et qui bénéficie d’une meilleure vision est un moment unique de bonheur! », s’exclame Charles Griguère. Savoir prendre son temps avec les enfants est un facteur que l’opticien estime important : « Il faut être attentionné et bien sûr aimer les enfants! » Par ailleurs, il pense qu’une formation en pédagogie serait sans doute bienvenue pour éviter certaines erreurs. Pour l’opticien, ce marché est inexploité : « Je trouve qu’il est particulièrement négligé ici, au Québec. C’est dommage, parce que l’avenir de certains enfants dépend de la qualité de ce service. » Charles Griguère nourrit le secret espoir de pouvoir, un jour, orienter davantage sa pratique vers le service aux enfants. Et pourquoi pas un bureau exclusif à cette clientèle?

Il faudrait pour cela suivre l’exemple d’Aline Gamrasni et de Nathalie Aidan qui ont ouvert à Paris, il y a une quinzaine d’années, un magasin spécialisé dans la correction optique pour enfants qui porte le nom d’Optikid. Les deux jeunes opticiennes, fortes de leur expérience personnelle de mamans (trois chacune), ont conçu un environnement totalement adapté à l’univers des enfants. Sur environ 700 pi2, des centaines de montures sont exposées à côté de coffres-bancs. Des livres, des jeux, des vidéos cohabitent dans un décor férique. Les quatre opticiennes qui exercent ici ont le sentiment de vivre davantage une passion que de faire du commerce. Aline Gamrasni n’hésite pas à affirmer que le concept est rentable même si les ventes exigent du temps, de la psychologie, de la technique, de la sensibilité et de la patience! Avec sa collègue, elles envisagent de pouvoir partager le fruit de  leur expérience de ce créneau particulier en permettant à d’autres opticiens de suivre leurs traces. À quand un Optikid au Québec?

Des distributeurs ambitieux

Ruben Cohen, le fondateur de Cérem, a été un des premiers au Canada à croire aux montures pour enfants et surtout à croire que « les enfants veulent de belles lunettes, tout comme leurs parents! » Les modèles Moods, il y a 20 ans, ont fait un tabac sur le marché. Mais Ruben Cohen a le don de se renouveler et son association avec les designers québécois de Souris Mini, spécialisés dans le prêt-à-porter pour enfants, lui a permis de séduire les petites filles avec ses nombreux coloris coordonnés à ceux des vêtements.

L’an dernier, avec une nouvelle ligne nommée Gusti adressée aux petits de 0 à 12 ans, Ruben Cohen s’est associé avec les frères Salvatore et Joe Guzzo qui se distinguent dans les vêtements de sports pour enfants. Cette ligne lui permet de répondre à la demande de tous les jeunes sportifs, aussi bien les garçons que les filles. Entre Souris Mini et Gusti, Cérem propose ainsi 37 modèles de montures et de nouvelles collections pour les deux gammes qui sont disponibles.

Tout comme Ruben Cohen, Ramez-Raymond Tarazi d’Importlux trouve que la majorité des points de vente « ne met pas l’accent sur le créneau des montures pour enfants et ne développe pas de stratégie pour l’exploiter même dans les banlieues où il existe pourtant une forte concentration de familles ». Importlux propose des montures qui trouvent un écho favorable auprès des jeunes.

La ligne Miniman d’abord, dont les montures sont fabriquées entièrement en France, offre design, légèreté et solidité grâce à son matériau en inox hypo-allergène. Pour les enfants plus âgés, la collection Naf Naf présente des coloris très tendances et un design branché. La nouvelle collection Naf Naf vient d’ailleurs d’être lancée ce printemps.

En tant que distributeur de montures, Alain Dubuc estime « qu’au Québec, je ne trouve pas une grande passion pour les lunettes d’enfants dans les bureaux. En fait, les pédiatres réfèrent les enfants aux ophtalmologistes qui eux-mêmes réfèrent ensuite leurs patients aux praticiens sérieux qui s’équipent en conséquence. » Sa compagnie Optique Pointe-Claire met sur le marché une seule collection de lunettes pour enfants, la Minima Junior gainée, qui a d’ailleurs gagné le Silmo d’Or en 2007.

La Junior s’inscrit dans le haut de gamme made in France, qui tient compte de l’anatomie particulière des enfants. Son matériau en titane flexible est garanti 10 ans! « Avec toutes ses combinaisons de formes et de couleurs de gaines, il n’y a jamais deux enfants qui ont les mêmes lunettes, à moins de faire exprès… La Minima permet un ajustement parfait et offre une légèreté et surtout une grande solidité. Ce qui évite beaucoup de problèmes, autant pour les parents que pour les professionnels. En Ontario, la Junior a beaucoup de succès. »

Parce que les enfants bougent et que, le plus souvent, ils participent à des activités sportives, les adidas ont toujours la cote auprès de cette clientèle. C’est sans doute pour cela que chez La Cie Canadienne de produits optiques « on remarque une demande croissante pour les montures pour enfants. »

adidas fait, bien entendu, « un carton » avec ses Kids powerflex a948 et a959. Il faut dire que son designer, Gerhard Fuchs a su conjuguer son amour du sport et sa passion pour des montures qui tiennent la route. Les derniers modèles ont amélioré les coussins avec une fabrication plus épaisse qui ne durcit pas à l’usure. Les vis de la branche sont maintenant en acier inoxydable au lieu du nickel, augmentant ainsi la rigidité et la stabilité sans affaiblir les parties durant le soudage. Enfin, l’alliage d’acier combine force et flexibilité. Une force qui a l’avantage de réduire énormément les risques de bris. Et une flexibilité maîtrisée qui n’altère pas la stabilité de la forme. Le designer est d’ailleurs persuadé que les enfants n’apprécient pas vraiment les montures trop voyantes et que les modèles adidas présentent une sobriété aussi bien en terme de design que de coloris. Une valeur sûre, en quelque sorte…

Stéphane Leroy de chez Lanctôt estime qu’en fonction « de leur situation géographique et de la démographie de leur clientèle, les propriétaires de bureau offrent une large et belle sélection de montures pour enfants alors que d’autres ignorent cette clientèle ». MEXX Teen et Baby représentent la ligne principale de Lanctôt pour enfants avec 30 montures déclinées en trois couleurs. « Les MEXX sont dessinées et conçues par OWP, une marque allemande dont la réputation n’est plus à faire. Nos modèles se démarquent par les coloris vivants et jeunes sans être trop excentriques, et des ajouts de motifs colorés et de jolis détails, comme des fleurs ou un soleil, ajoutent au charme de ces montures », explique-t-il en précisant que pour la rentrée des classes 2009, la collection va s’enrichir de six nouveautés.

Pour séduire davantage cette clientèle, Lanctôt s’est adjoint une collaboration de choix: « Avec Essilor Canada, nous proposons un duo qui se compose d’un verre Crizal et d’une monture MEXX. Cette offre comporte le taillage, le montage et la monture avec une garantie de deux ans et aussi un étui, une lingette et un cadeau pour le client (porte-clés lumineux ou étui à téléphone cellulaire). Depuis six ans, le succès de ce duo ne se dément pas! »

Aujourd’hui, le choix de montures n’est plus un obstacle au développement de ce créneau que représente l’équipement optique des enfants. Et les besoins devraient s’accroître au rythme d’une natalité croissante… Bref, il ne manque que la volonté, de la patience et peut-être beaucoup de passion.

Des conseils pour mieux appréhender l’univers des enfants

L’auteur et opticien français Claude Darras1 explique qu’équiper « les enfants de systèmes optiques, surtout s’ils sont très jeunes, est pour l’opticien un service très différent de celui qu’il rend à des adultes ». Et la première qualité relève sans doute de sa connaissance précise des problèmes visuels de l’enfant et des solutions à proposer.

L’aspect optique 

L’auteur identifie plusieurs erreurs fréquentes que peuvent commettre les opticiens. Ainsi, pour corriger l’hypermétropie, lorsqu’il est question de fortes puissances, « il faut commander aux fabricants des verres bruts de faibles diamètres pour éviter des lentilles trop épaisses, une fois qu’elles sont taillées ».

Pour corriger le strabisme d’enfants âgés de 5 à 6 ans, Claude Darras souligne que les opticiens négligent de régler soigneusement « le centrage des verres (et leur puissance) sous prétexte que ces enfants, opérés ou non, n’ont pas de vision binoculaire… Une autre erreur à éviter : fournir des lunettes trop grandes ».

En ce qui a trait à la contactologie, Claude Darras met en garde sur l’exigence hygiénique que requiert le port de lentilles cornéennes. L’optométriste Nelly Hanna souligne que dans certains cas, notamment après une chirurgie de la cataracte congénitale chez les bébés, elles sont de rigueur : « Je ne conseille pas leur port avant 14 ou 15 ans afin d'éviter les problèmes reliés à l'entretien des lentilles… En fait, elles ne sont à préconiser que pour des activités sportives qui ne sont pas compatibles avec le port de lunettes dans certaines disciplines comme le hockey ou la natation… »

L’aspect morphologique 

Claude Darras indique que, puisque l’enfant vit dans un monde d’adulte, il a donc tendance à regarder toujours en haut. « De plus, du fait du faible saillant nasal, les lunettes d’enfants ont tendance à se présenter trop basses. » Pour éviter que l’enfant regarde au-dessus de ses lunettes, « il faut que la forme des verres dégage davantage le champ supérieur ».

L’opticien note que « les lunettes destinées à de jeunes enfants doivent tenir compte des particulartiés morphologiques : un pont assez bas correspondant à la position du nez, les yeux centrés au milieu de l’axe du verre ».

L’aspect comportemental

Selon Claude Darras, il n’y a pas de préparation psychologique pour un enfant qui va, un jour, devoir porter des lunettes « si ce n’est le fait que parents, frères ou sœurs soient déjà des porteurs. »

L’opticien d’expérience est persuadé que les rapports psychologiques entre l’opticien et l’enfant participent énormément au succès de l’équipement optique : « Pendant de nombreuses années, l’opticien va s’occuper des lunettes de l’enfant : changements, réglages, réparations, contrôles, autant d’occasions de se rencontrer et d’établir des contacts qui font que l’opticien devient un intime. »

Quant à l’enfant qui refuse obstinément de porter ses lunettes, Claude Darras n’y voit qu’une explication : « la correction ne convenait absolument pas et l’enfant ne voyait pas mieux avec ses lunettes, parfois plus mal… »

1http://ist.inserm.fr/basisrapports/deficits-visuels/deficits-visuels-com8.pdf