GINO CORMIER PART À LA RENCONTRE DE LA LUNETTERIE FRANÇAISE
Par Isabelle Boin-Serveau
Au cœur du golfe du St-Laurent, sur l’île de Cap-aux-Meules, vit un opticien nommé Gino Cormier. Depuis 1990, il a choisi d’offrir ses services à la population de l’archipel des Îles-de-la-Madeleine.
Sur cette terre battue par les vents, l’originalité de la culture madelinienne tient au mélange des cultures acadiennes et québécoises. Une originalité dont les madelinots tirent beaucoup de fierté. Gino Cormier s’inscrit parfaitement dans cette culture où l’hospitalité règne aussi en maîtresse absolue. Il aurait pu, comme beaucoup d’autres, s’exiler sur le continent et poursuivre une carrière florissante. Mais il s’est fixé, dès le départ, des objectifs précis auxquels il est demeuré fidèle : « Quand j’ai décidé de devenir opticien, le but était de donner aux gens de mon coin de pays la possibilité de choisir une autre expertise professionnelle que celle offerte à l’époque par la seule clinique existante. Et aussi de proposer à ma clientèle une approche différente et des prix tout aussi différents... » Dix-huit ans plus tard, Gino Cormier a su relever son défi.
Ce qui caractérise également les Madelinots demeure leur grande ouverture d’esprit et leur curiosité par rapport à « l’autre » et à « l’ailleurs ». Gino Cormier n’y a pas échappé et a pu concrétiser sa soif de découverte professionnelle durant l’été 2007 en décidant de traverser l’océan à la rencontre de la lunetterie française. « J’avais appris au collège des opticiens que l’optique d’ordonnances avait ses fondements en France et qu’au Québec, nos façons de faire étaient directement reliées à celles de nos cousins de l’autre côté de l’océan Atlantique », explique-t-il.
Dans le berceau de la lunetterie française
Le hasard fait souvent bien les choses. Après avoir informé le représentant Bernard Renaud de la compagnie Lanctôt de son voyage planifié dans le Sud de la France, Gino Cormier reçoit un appel de Stéphane Leroy (propriétaire de Lanctôt) qui l’encourage à aller visiter l’usine de la société Morel à Morbier.
Pour beaucoup, le Morbier ne serait qu’un délicieux fromage… mais pour les professionnels de la vue, il appartient à ce terroir haut-jurassien, dans le canton de Morez, où l’expertise de la lunetterie française s’est construite dès le XVIIIe siècle. En effet, c’est en 1796, que Pierre-Hyacinthe Cazeaux, modeste cloutier, est parvenu d’un coup de génie à assembler une monture de fer. Son invention allait se métamorphoser en véritable épopée industrielle.
Morel, une entreprise séculaire
La lunetterie est d’abord une histoire d’entreprises familiales et les Morel en sont des illustres modèles. En 1880, Jules Morel fonde la société éponyme dont le fils Marius prendra les commandes en 1931. Aujourd’hui, Morel affiche donc 128 ans d’histoire… et de réussite. L’entreprise est gérée par la quatrième génération et bénéficie d’une indépendance financière et stratégique. En 1983, avec le rachat de la société Cottet, Morel augmente sa capacité de production et s’élance sur le tremplin du développement commercial international. Contrairement à ses concurrents, la société Morel et Cottet crée, fabrique et commercialise ses propres marques. Elle a ainsi bâti un réseau mondial de distribution avec des partenaires exclusifs ou des filiales. En 2007, les entités Morel France et Cottet Distribution ont fusionné sous un seul et même nom : Morel France.
Lorsque Gino Cormier est arrivé à Morbier et qu’il a franchi les portes de l’usine Morel, Jérôme Morel, l’un des trois dirigeants avec Amélie et Francis, est venu le saluer : « Tout au long de mon séjour dans le Haut-Jura, j’ai été accueilli, ainsi que ma femme Nathalie et nos deux filles Katherine et Virginie, avec la légendaire hospitalité qui est propre aux habitants de ce pays! »
Avec Jean-Philippe Guilbert, le directeur commercial de Morel France, Gino Cormier a pu visiter le sanctuaire Morel et voir en action les prouesses du logiciel CATIA V5 édité par Dassault Systèmes : « J’ai pu voir l’application… et c’est époustouflant! Étudiants, nous avons tous appris comment une monture est assemblée, mais de la voir réalisée en trois dimensions grâce aux performances de l’informatique et de la robotique a été une expérience unique! »
De fait, le logiciel CATIA V5 fait gagner beaucoup de temps au moment de la conception des prototypes parce qu’il permet de valider rapidement un projet grâce à la 3D. Auparavant, il fallait 15 jours pour réaliser un prototype et aujourd’hui 5 jours suffisent. Et comme Morel France renouvelle très souvent ses sept différentes marques, on comprend d’autant mieux l’utilité d’une telle avancée technologique : « De plus, le logiciel permet de concevoir toute une gamme de montages de soudage et d’usinage. Morel a ainsi créé des machines spécialisées avec CATIA, comme une machine à fraiser les tenons qui doit usiner des encoches de quelques dixièmes de millimètres avant le soudage de ceux-ci sur les cercles de la monture. »
Les voyages ne forment pas uniquement la jeunesse pourrait dire Gino Cormier qui a pu rencontrer le directeur de l’Institut supérieur d’optique de Lyon, Gilles Magré, à l’occasion d’un déjeuner à Morbier : « En voyage, les rencontres intéressantes sont presque toujours assurées et celle-ci a été l’une d’elles. J’ai ainsi pu me rendre compte que la profession d’opticien en France est tout à fait comparable à ce que nous vivons ici et que les défis sont tout aussi identiques! »
La capitale de la lunetterie
Après cette escale à Morbier, Gino Cormier a mis le cap sur Morez, la ville voisine et s’est tout naturellement arrêté au Lycée technique Victor Bérard, première école d'optique française inaugurée en 1933 : « Comme nous étions fin juin, les étudiants venaient juste de terminer leurs examens. J’ai pu parcourir les corridors de cette école ancestrale pour me laisser imprégner de l’atmosphère chargée d’histoire », souligne-t-il avec émotion.
Et des émotions, il en aurait d’autres avec la visite du Musée de la lunette également situé à Morez : « J’ai vraiment été saisi de constater comment travaillaient les opticiens d’autrefois et surtout épaté par leur créativité, leur ingéniosité et leur débrouillardise! C’était aussi frappant de se retrouver propulsé dans l’histoire de l’optique après avoir vu la haute technologie utilisée par Morel! Remonter ainsi aux sources de notre profession a été un moment très émouvant pour moi… et je suppose pour tous les professionnels de la vue qui ont, ou qui auront, la chance de s’y rendre. »
Car le Musée de la lunette retrace non seulement l’histoire locale de la lunetterie mais aussi celle des techniques, des sciences, et même des arts décoratifs. Un tableau d’ensemble qui procure une incroyable perception de l’univers optique.
Depuis ce périple en Europe dans le giron de la lunetterie, Gino Cormier parle souvent de ces souvenirs-là. Une façon d’inviter les professionnels de la vue à s’offrir ce merveilleux pèlerinage à la Mecque de la lunetterie…