« Je croyais que j’étais moins intelligente que les autres! » C’est ainsi que Pierrette Thériault s’est sentie jusqu’à l’âge de 15 ans. Un ophtalmologiste lui apprend alors qu’elle souffre d’un sérieux handicap visuel : une rétinite pigmentaire. « Cela peut paraître bizarre, mais cette révélation m’a plutôt soulagée, car j’ai enfin compris pourquoi j’échappais toujours le ballon, pourquoi je tombais de façon inexpliquée, pourquoi des obstacles surgissaient devant moi… »
Et pourtant, Pierrette Thériault porte des lunettes depuis l’âge de six ans! Mais aucun examen de son champ visuel n’avait été effectué avant sa quinzième année. « Je me souviens qu’un jour, en classe, la religieuse a demandé à tous les enfants de se tenir debout et d’ouvrir les bras jusqu’à ce qu’ils ne les voient plus. Je suis restée les bras devant moi et en me retournant j’ai aperçu que tous les élèves avaient mis leurs bras sur les côtés… J’ai aussitôt pensé que je n’avais pas bien compris l’exercice… et j’ai écarté les bras, comme les autres », raconte Pierrette Thériault qui place ce souvenir parmi le plus cuisant de son enfance.
Difficile de réaliser ce qu’a pu vivre la fillette privée d’une vision 20/20 et pourtant persuadée que tout le monde voyait exactement comme elle. Est-ce son enthousiasme et sa vitalité qui lui ont permis de gérer son handicap visuel au point que personne ne s’en rende compte? Même si son comportement révélait bien quelques maladresses, il était mis sur le compte de son physique : « J’étais plutôt boulotte… » Pierrette Thériault a vécu ce sentiment d’infériorité dans le silence, sans jamais oser en parler à sa mère. À 15 ans, elle décide malgré tout de monter sur les planches et fera partie d’une troupe de théâtre pendant cinq ans. Là, l’adolescente va apprendre à se développer, à s’exprimer et surtout « à me sentir talentueuse et à sortir de ma marginalité ». Une expérience marquante qui lui a servi de tremplin pour se réaliser pleinement.
Sous le signe de la liberté
Cadette de quatre enfants et native de Bathurst au Nouveau-Brunswick, Pierrette Thériault a six ans lorsque sa famille décide de s’installer à Québec : « Je suis d’ailleurs la seule à avoir perdu l’accent acadien! » Très jeune, Pierrette Thériault passe beaucoup de temps à dessiner et à reproduire sur ses cahiers les personnages des émissions télévisées pour enfants qui l’inspirent : « Je me disais qu’un jour, je dessinerai… » Et en dépit d’un certain talent au théâtre, la jeune fille de 17 ans choisit de suivre des cours en arts plastiques au Cégep de Sainte-Foy.
On se souviendra que le début des années 1970 coïncide avec une Révolution tranquille qui a soulevé la jeunesse québécoise dans un vaste mouvement de libéralisation. Avec les autres, Pierrette Thériault entame sa période hippie : « On se prenait pour des artistes! Et moi aussi! » Jouissant de l’ouverture d’esprit de ses parents qui acceptent tous ses choix, la jeune artiste a bénéficié de beaucoup de liberté: «Ils me laissaient faire, mais je devais par contre accomplir toutes les démarches pour réaliser mes ambitions et assumer mes responsabilités. »
Pierrette Thériault respire la joie de vivre et s’estime même chanceuse : « À la fin de mes études, j’ai décidé de prendre du temps pour voyager dans l’ouest du Canada, aux États-Unis et en Europe. » Pourtant, à 20 ans, son acuité visuelle s’est détériorée jusqu’à la priver de la vision d’un œil atteint de cataracte : « Personne ne voulait l’opérer. On me disait que je me débrouillais assez bien avec l’autre œil! » De fait, Pierrette Thériault a voyagé seule à l’étranger sans jamais paniquer : « Je m’arrangeais toujours pour me trouver une auberge de jeunesse avant que la nuit tombe… parce que dans l’obscurité, je ne voyais vraiment rien! » Entre les voyages, la jeune femme se trouve des petits boulots à Québec. Et après dix ans de pérégrinations bohèmes, Pierrette Thériault obtient un poste de réceptionniste dans un ministère. Elle y restera 22 ans! « J’étais aussi l’artiste de service qui dessinait pour toutes les occasions des cartes de vœux, d’anniversaire », avoue-t-elle fièrement.
Un handicap presque invisible
Durant toutes ces années, Pierrette Thériault ne mentionne jamais son handicap visuel à ses collègues et se débrouille si bien que personne, là encore, ne s’en aperçoit. Pourtant, au début de la quarantaine, l’artiste-réceptionniste a dû se rendre à l’évidence : « Je commençais à avoir des difficultés à me déplacer…excepté dans mon milieu de travail que je connaissais parfaitement. Je ne parvenais plus à me rendre à l’arrêt d’autobus. Le champ de vision de mon seul œil valide rétrécissait. » Pierrette Thériault accepte d’utiliser une canne blanche pour se déplacer : « Je suis allée m’entraîner dans des endroits où je ne connaissais personne. Je trouvais ma situation très difficile à vivre moralement. Je me voyais avec cette canne et je me disais que j’étais une personne handicapée. C’était très dévalorisant! Je n’étais plus une personne autonome mais quelqu’un avec une tare. Aujourd’hui, heureusement, je n’ai plus ce sentiment-là! »
Finalement, son médecin lui propose en 1999 d’opérer l’œil atteint de cataracte sans rien lui garantir : « Cette année-là, j’ai dû arrêter de travailler parce que je n’étais plus en mesure de remplir les tâches usuelles… Mais mon patron ne me croyait pas quand je lui disais que je devais prendre ma retraite pour cause de cécité! » Il aura fallu deux opérations délicates pour venir à bout de la cataracte : « Durant tout ce temps-là, je ne voyais plus que des ombres. Heureusement, la deuxième opération a été moins douloureuse ! » Pierrette Thériault doit pourtant s’armer de patience durant une année entière pour que son œil se cicatrise. Et soudainement un beau jour, alors qu’elle est étendue dans sa baignoire, son œil perçoit une partie de la robinetterie : « À partir de ce moment-là je voyais mieux mais je souffrais aussi d’étourdissements qui se sont estompés avec le temps. »
Aujourd’hui, Pierrette Thériault ne voit plus que de l’œil qui a été opéré : « Je n’ai que trois degrés de vision qui tendent malheureusement de plus en plus à se réduire… la rétinite pigmentaire poursuit son œuvre. » Pour lire, Pierrette Thériault doit être parfaitement immobile, dans un endroit très éclairé : « Dans ces circonstances, si je regarde mon compte d’Hydro, je ne parviens pas à voir plus de deux chiffres… mais je ne vois plus mon visage dans le miroir de la salle de bain et dès que je suis en mouvement, je ne distingue plus rien. »
Artiste à temps plein
Pierrette Thériault a à son actif une quarantaine d’expositions à travers la province. « Les gens ont vraiment du mal à croire que je suis non-voyante et que je suis capable de produire de l’art visuel », confie-t-elle avec un sourire espiègle. À Québec, sa dernière exposition qui se tient à la Salle Albert-Rousseau s’intitule Les désopilants tableaux de Pierrette Thériault et constitue le travail d’une année entière de création.
Pour réaliser ses tableaux, Pierrette Thériault a conçu une technique de collage qui exige la collaboration de ses meilleurs amis : « Je dessine les visages de personnages que j’intègre à un environnement photographique. Mais pour y arriver, je dois compter sur les yeux des autres qui vont découper et coller les différentes parties en fonction d’un ensemble. » Résultat : des tableaux très colorés et vivants d’où surgit une joie de vivre que la peintre acadienne a fermement et (malgré tout) visiblement chevillée au corps…