Quand la vue et l'ouïe déclinent à l'unisson
Par Isabelle Boin-Serveau
Il est une réalité que l’on ne peut ignorer. En vieillissant, le corps perd de ses facultés et ses récepteurs sensoriels en sont souvent les premiers affectés. La vision, dont la presbytie est l’une des conséquences les plus irrévocables, arrive en tête de lice. L’ouïe, dont l’acuité s’amenuise avec le temps, vient en second. Des effets douloureux qui, lorsqu’ils sont conjugués, peuvent prendre des dimensions dramatiques. Bref tour d’horizon d’un phénomène qui touche un nombre croissant de personnes.
Si la tendance se maintient, les Québécois âgés de plus de 65 ans, qui actuellement frôlent le million d’individus, passeront en 2031 à 2,2 millions de personnes, soit 27 % de la population1. Un accroissement qui devrait atteindre toutes les régions du Québec d’une manière un peu différente. En effet, il est intéressant de noter que la région de Montréal, qui depuis 2001 affiche le plus haut pourcentage de personnes âgées (15 %), ne subira qu’une augmentation de 58 % contrairement au Bas-Saint-Laurent, à la Mauricie et à la région Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine qui verront une hausse de 90 % du nombre de leurs sexagénaires. L’Ouataouais, Lanaudière et les Laurentides accuseront quant à eux une croissance de 160 %!
Une probabilité incontournable
Le tableau des perspectives dressé, il est temps de se préparer à mieux servir et surtout, mieux comprendre une clientèle âgée en croissance qui souffre souvent d’un cumul de déficiences sensorielles.
Les dernières études publiées par des chercheurs australiens2 tendent à confirmer que plus l’acuité visuelle diminue, plus les problèmes auditifs affectent les personnes âgées de plus de 65 ans. L’étude, basée sur un échantillon de 2 000 individus, semble indiquer que « les risques de problèmes auditifs étaient augmentés de 18 % pour chaque ligne qui ne pouvait être vue sur le tableau [d’acuité visuelle]. » De plus, selon l’étude, l’augmentation du risque auditif baissait à 13 % « pour les personnes qui utilisaient des verres de contact ou des lunettes. » Enfin, les personnes qui présentaient une déficience auditive « étaient 1,5 fois plus susceptibles d’avoir des problèmes d’acuité visuelle que ceux qui avaient une bonne audition. »
Si cette étude établit un lien significatif « entre la vue et les problèmes auditifs chez les personnes âgées », il est certain que d’autres études verront le jour afin de déterminer « si des interventions qui amélioreraient ces déficiences permettraient de retarder le vieillissement biologique. » On peut souhaiter que l’ardeur des chercheurs nous donnera l’occasion d’assister à un inversement de la tendance des pertes sensorielles liées à la vieillesse… Pour l’heure, des milliers de personnes âgées doivent réapprendre à vivre avec des outils sensoriels appauvris.
La réalité de la surdicécité
Dans une de ses chroniques, l’audiologiste Rachel Dion rappelait à ses lecteurs le défi que constitue la double déficience sensorielle3. Un défi immense qui n’est pourtant pas insurmontable…
L’Institut Raymond-Dewar4 propose d’ailleurs le Programme Surdicecité, qui s’adresse à toutes les personnes de l’Ouest du Québec présentant une double déficience. Un programme qui est suivi à 85 % par des personnes âgées en recherche d’aide pour surmonter leur handicap. Notons que ce programme a été élaboré conjointement avec l’Institut Nazareth et Louis-Braille.
Mais que se passe-t-il lorsqu’une personne subit cette double déficience sensorielle? Des intervenants d’Égalité et justice pour les personnes ayant un handicap5 ont établi les conséquences liées à la perte d’acuité visuelle et auditive. Il en ressort que « parmi les sphères touchées, la santé mentale est sans contredit l’une des plus importantes ». Mais elle n’est pas la seule…
L’appauvrissement de liens visuels et auditifs avec l’extérieur entraîne avec lui une diminution des liens sociaux : « Le réseau s’effrite graduellement, certains amis s’éloignent6. » Mais les pertes sont aussi plus immédiates avec la difficulté, voire l’impossibilité, de lire, d’écouter de la musique, de se déplacer. Cela conduit même parfois à la perte d’emploi. Les personnes atteintes « nous disent se sentir alors déphasées par rapport à ce qui se passe dans leur entourage immédiat et dans la société en général7. » Frustration, sentiment d’injustice, baisse d’estime de soi, anxiété deviennent ainsi des émotions dévastatrices. On assiste alors à l’établissement d’un « monologue intérieur» qui rompt le contact avec l’entourage immédiat. En outre, certaines études ont clairement établi «que la privation sensorielle peut favoriser l’apparition d’hallucinations. »
Bien sûr, les activités de réadaptation permettent à de nombreuses personnes âgées d’éviter le pire scénario. Il faut alors favoriser le développement de nouvelles compétences et réaménager les relations familiales en fonction de l’apparition des déficiences. Tout un défi qui peut toutefois être relevé avec l’aide de professionnels de la santé et avec l’appui d’un entourage informé sur les conséquences d’une double déficience.
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